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Mon 2ème trou noir

7ème mois de rémission

1er Septembre 2017

Un an après ma biopsie, presque jour pour jour.

Après avoir survécu au trou noir du cancer, avec ses chirurgies, ses traitements et ses angoisses, je commence à m’en sortir psychologiquement, quand brutalement je me fais happer par un second trou, mais celui-là, des plus réels malheureusement.

Une semaine de passée depuis l’emménagement dans notre maison neuve et dernier week-end avant la rentrée scolaire des enfants. 

On déplace les cartons, encore et encore dans le garage en faisant bien attention de ne pas marcher sur la planche provisoire qui recouvre l’entrée du vide sanitaire, le constructeur n’ayant pas pris la peine de nous fournir la plaque pendant l’été. L’envie me prend de faire déplacer à mon mari des étagères. Je continue à lui ramener des cartons (pas trop lourds pour moi bien-sûr) et forcément, je ne vois pas vraiment où je marche… et me voici dans une dégringolade à la verticale… la planche provisoire obstruant le trou du vide-sanitaire s’était décalée et j’ai mis le pied dans le vide laissé… le carton a été éjecté, je tombe d’un “étage”, la planche bascule à la verticale, plus basse que moi et là, elle heurte violemment mon thorax une fois, me coupant le souffle et je continue de tomber dessus …2ème choc thoracique…(vous l’écrire me redonne des palpitations…je n’avais jamais écrit sur cet événement, je mets du temps…, c’est difficile, mais il faut que je passe le cap…). Mon mari se trouve à un mètre de moi mais c’est tellement rapide qu’il n’a rien pu faire. Après le 2ème choc, un souffle se libère et je le supplie de m’aider… j’ai affreusement mal, j’ai l’impression que je ne vais jamais arrêter de tomber dans le vide… que mon thorax est enfoncé.. et le 3ème choc arrive. Je touche terre mais je suis choquée, … immobile, je cherche ma respiration entre des sanglots, … mon mari essaie de me soulever mais je crie, du moins j’essaie… j’arrive à poser mes fesses sur le bord du sol, les pieds dans le vide. Les enfants ont assisté à la chute, avec les petits voisins… je sens leur inquiétude et leur demande en pleurant de s’éloigner et que ça va… Quel mensonge !

Avec beaucoup d’angoisse, je décolle doucement le col de mon t-shirt pour voir mon thorax… j’imagine qu’il est ouvert, j’imagine ma chambre implantable sortie de mon corps… ces quelques secondes me paraissent une éternité.. Mais visiblement, extérieurement, je n’ai rien à part de grosses rougeurs et quelques égratignures. Mais impossible de sortir de mon trou. Je reste assise sur le sol du garage, les pieds dans le trou du vide sanitaire une dizaine ou une vingtaine de minutes… impossible à dire. On appelle les secours ? Mais je n’ai rien apparemment… à part de ne pas arriver à respirer sans avoir mal… une douleur au tibia gauche et sous le bras droit car dans ma chute, j’ai enlacé la planche et chaque étage du trou a provoqué la rencontre de la planche avec mon corps (tibia, dessous du bras, lui, étant passé au dessus, et mon thorax)…on attend… Mon mari arrive finalement à me soulever, à m’emmener dans le salon et m’installe sur le canapé. On s’inquiète pour le PAC (la chambre). Et s’il était cassé ? Et si j’avais une hémorragie interne ? Impossible de me déplacer et de monter en voiture. Mon mari appelle quand même les secours. Il explique mais le médecin veut me parler. C’est très difficile pour moi… j’ai peur… j’ai le souffle court. A distance, le médecin estime que la chambre implantable n’est pas en danger, que je suis juste angoissée et choquée. Il me dit de prendre des anti-inflammatoires. Mais jusque-là, j’avais interdiction d’en prendre donc je doute. Il se renseigne auprès d’un autre médecin mais lui aussi m’autorise à en prendre et il me conseille de mettre une minerve pour atténuer le choc et de rester tranquille. Que dire ? Il me fait un diagnostic à distance et je ne peux pas bouger. Je n’ai pas le choix mais aucun anti-inflammatoire à la maison. Mon mari court chez nos voisins du bout de la rue, tout juste rencontrés (je vous rappelle qu’on a emménagé depuis une semaine !). C’est bien comme événement pour faire connaissance ! Mais ils sont adorables !

La pression thoracique baisse doucement. Dans les heures qui suivent, je me rends compte que mon tibia a un bel hématome, pile sur le restant de mon érythème noueux, cela aussi m’inquiète, et que mon sein droit, ainsi que le dessous du bras, est un hématome entier déjà vert. J’ai aussi une bonne égratignure dans le dos due au fait que mon corps a réagi comme un punching-ball avec les paroi du trou au fur et à mesure de la chute.

Les enfants sont rassurés et tout le monde va se coucher. Je ne sais pas comment j’ai passé la nuit en ayant mal partout. 

Le lendemain matin, c’est la rentrée scolaire et il faut que j’emmène les enfants. Pour une fois que je pouvais la faire avec eux, mon mari n’avait pas pris sa journée. Je prends donc la voiture, minerve au cou (je sais, ce n’est pas conseillé) et avec un bras droit qui a du mal à faire tourner le volant. Curieusement, ma minerve me donne une raison visible qui explique que je ne travaille pas aux yeux des familles que je connais et de celles de mes futurs élèves. Mais l’angoisse d’être à l’école après mon cancer et l’écrasement thoracique que je ressens encore m’oppressent. C’est déjà difficile d’être là, sans pouvoir travailler, d’affronter les regards silencieux… j’ai du mal à lever la tête… Je donne des explications sur ma chute un peu en rigolant pour ne pas m’effondrer. J’ai l’impression d’être maudite, d’année scolaire en année scolaire. L’année dernière, c’était à cause de la biopsie, cette année c’est une chute sur mon thorax déjà traumatisé. 

Je confie mon fils cadet à sa maîtresse et j’accompagne ma fille dans sa classe de CP pour l’aider à déballer ses affaires. Je peux ensuite et enfin rentrer pour m’allonger et poser mon thorax si douloureux.

Par chance, le lendemain, était prévue depuis un mois déjà une radio thoracique de contrôle pour surveiller la rémission et une mammographie qu’il va falloir que je renouvelle maintenant tous les deux ans même si je n’ai pas encore 40 ans, suite aux risques possibles engendrés par les rayons. 

La radio montre une contusion importante de la cage thoracique mais rien de casser.

Mais comment vais-je pouvoir subir une mammographie avec un sein contusionné ? La technicienne me rassure et fera de son mieux pour que la douleur soit limitée. L’échographie viendra me rassurée. Il n’y a rien non plus au sein malgré la grosse contusion.

Il n’y a plus qu’à attendre que les hématomes se résorbent. Plus qu’à … ou presque… car mon thorax ne va plus se faire oublier suite aux chirurgies, aux rayons et de plus maintenant à cause de cette chute.

Comme par enchantement après avoir prévenu le constructeur de mon accident, le lendemain, un responsable vient m’apporter la plaque définitive pour fermer l’entrée du vide sanitaire ! Un peu tard après un accident ! Heureusement que ce n’était pas un de mes enfants qui est tombé ! J’en ai froid dans le dos et je suis en colère que le constructeur nous ait mis en danger alors qu’il ne leur a fallu qu’une journée pour l’apporter. 

Psychologiquement, cette chute restera longtemps inscrite dans mon esprit et mon corps comme traumatisante… la mort est encore venue me narguer ; et marcher dans mon garage reste encore angoissant… Mais je l’ai esquivée une deuxième fois. Mon médecin me l’assure, j’ai eu beaucoup de chance d’être tombée à la verticale ou presque, vu que mon thorax a quand même été heurté trois fois. Mais oui, je m’en suis sortie !

SURVIvOR : “Le SYNDROME du rescapé”

Mais pourquoi je n’arrive pas à me réjouir ?

“C’est normal ce que tu ressens. Après tant de stress, c’est dur “d’atterrir”, comme tu dis. J’ai connu et je connais encore ce sentiment bizarre.

“Le syndrome du rescapé”.

Il faut du temps. Tu as les enfants qui vont te booster. L’essentiel est la guérison. Tu as courageusement vaincu. Je suis fier de toi.

Profite doucement et plus profondément encore de la vie.”

Voici le message d’un membre de ma famille, cher à mon cœur, qui comprend ce que je ressens. Là, je pleure. Pas de joie. Pas de tristesse. Mais soulagée d’être reconnue dans mon mal-être. Je me comprends aussi à travers ce nom. “Syndrome du rescapé”. Je suis émue d’avoir mis un nom sur mon ressenti.

Je lui réponds :

“C’est comme si le temps s’était arrêté au moment de l’annonce du cancer. Je ne peux pas me réjouir que ça soit parti. Ça serait comme me réjouir que ça soit arrivé. C’est parti en laissant tellement de cicatrices (physiques oui mais surtout morales). J’attends que le temps fasse les choses. Les choses qui me font vraiment  avancer, ce sont mes rendez-vous avec la psychologue et l’action d’écrire tout ce que j’ai ressenti, mon journal.”

Et il me répond :

“Il va falloir que tu vives avec. On n’est plus comme les autres et on ne peut pas le faire partager (à ceux qui n’ont pas approché la mort). On est vivant et présent apparemment comme les autres mais en même temps dans une autre dimension intime et indicible. C’est bien que tu sois accompagnée et que tu écrives.”

C’est ce que je ressens. Avec les autres, je suis la plupart du temps “normale”, je parle, je ris. Mais une fois seule, tout s’effondre. Le doute, la crainte, le souvenir resurgit, pleinement ou en sentiment de fond.

Pourquoi les médecins n’en parlent-ils pas ? J’ai encore pris un coup mais dans le bon sens. Me voilà de nouveau reconnue dans mon ressenti et mes symptômes.

Et pourquoi, moi, je n’ai pas vu ni imaginé que cette personne proche de moi, si chère à mon cœur avait ressenti cet effroi, ce vide, cette solitude face à la mort qui l’avait narguée ! Pardon mille fois.

Parce que je ne l’ai pas vécu. Car il faut le vivre pour vraiment le comprendre.

Même les personnes les plus attentionnées comme mon mari, mes parents ne peuvent pas comprendre à quel point le psychisme est atteint. Ils imaginent, sont compatissants. Mais heureusement pour eux, ne ressentent pas tout.

Après avoir compris tout ça, j’ai ressenti beaucoup de peine en comprenant tout ce qu’a traversé ce membre de ma famille qui a su trouver les mots d’explication de l’après-traumatisme. Un grand merci à lui.

Un peu d’explication :

Extrait de “Le syndrome de Lazare” : une problématique de la rémission. Réflexion autour de la maladie cancéreuse chez l’adulte. Revue francophone de Psycho-Oncologie – Janvier 2005

(ou communément appelé syndrome du rescapé ou du survivant) Avec mes commentaires.

La rémission. A priori, c’est un événement heureux pour le patient, car il correspond à la fin d’un malaise, tant physique que psychique. Seulement voilà, Et si ça n’était pas toujours le cas ? Et si la guérison marquait, au contraire, l’éclosion d’une souffrance ? L’être humain est fait de paradoxes et d’ambivalences. Le syndrome de Lazare, …, en est la parfaite illustration. […]

L’annonce du diagnostic d’un cancer fait l’effet d’un coup que l’on porte au patient. Il se dit alors comme assommé, hébété. C’est un véritable état de sidération qui est décrit et qui correspond à un vide émotionnel et à un sentiment d’effondrement. Le temps est aboli. Le patient n’arrive pas à y croire. Une fois passé le choc, l’une des premières réactions … est celle de la peur. La peur de mourir. … La confrontation au cancer remet en question la croyance en notre propre immuabilité. Pour Reich, Deschamps, Ulaszewski et al (2001), (l’annonce) c’est un moment-clé dans la relation soignant-soigné qui détermine la compliance (se conformer) aux traitements, le vécu de la maladie et le type de mécanismes de défense mis en place.

Sur ce point, entre un chirurgien cardio-thoracique qui m’a fait une annonce très floue, qui m’a charcutée sans scrupules et un hématologue qui n’a rien géré de mon suivi ni de mes états d’âmes, je n’ai pas été aidée !

“Le cancer est une expérience de perte, la perte de soi-même”(Castro, 1991)

Très vite vient l’étape des traitements et de leurs effets secondaires. Elaboré depuis l’annonce du diagnostic, le statut de malade prend réellement son sens à ce moment-là. L’état physique est mis à rude épreuve. L’image de soi est atteinte de plein fouet, le corps est meurtri… Cette période particulièrement redoutée peut faire l’effet, elle aussi, d’une véritable effraction traumatique ; traumatisme dont la force supplante celle du traumatisme provoqué par le diagnostic lui-même…

Cependant… ce n’est pas là que la demande de soutien psychologique est le plus souvent formulée… comme si, en situation “d’immersion thérapeutique”, le malade n’avait pas d’autre choix que d’y faire face” (Marx, 2002).

Je suis tout à fait d’accord. Ça va en résonance avec le “tu es courageuse” pendant les traitements. Non, je ne suis pas courageuse, je subis.

On peut observer, en effet, qu’une partie des patients cancéreux subit ses traitements avec une docilité qui frôle souvent la passivité. Tout se passe comme si le sujet, résigné, s’était désinvesti de lui-même et qu’il acceptait que “ce” corps ne soit plus du domaine de sa propriété privée…

Lorsque la fin des traitements arrive, la coutume n’est pas de parler de guérison avec le malade mais plutôt de rémission… Elle correspond à une période de cinq ans environ ; période durant laquelle les risques de récidives demeurent élevés… Passé ce délai, on peut enfin parler de guérison. On imagine combien cette période doit être perturbante sur le plan psychologique. Elle est ambivalente. Le cancer semble avoir disparu, sans que personne en soit tout à fait certain. La plupart des patients ont donc du mal à se sentir guéris. Ils sont dans un entre-deux particulièrement inconfortable, d’autant plus qu’on est face à un silence des organes, un ennemi invisible. À la logique de soin succède alors une logique de surveillance… anxiété anticipatoire… incertitude…

“L’oubli d’une maladie mortelle est impossible et la crainte d’une rechute demeure une réalité constante…” (Pretty, 1988)

…Le sentiment de guérison est subjectif. Il dépend beaucoup de l’impact psychologique qu’a eu la maladie sur le sujet. Par ailleurs, l’ampleur des troubles n’est pas forcément proportionnelle à la gravité du cancer.

C’est mon cas. Mon cancer était au stade 2 avec un bon pronostic (bien qu’on ne soit pas sur un champ de course !!!). On ne m’a pas dit que je risquais de mourir. Je ne me suis pas dis que je risquais de mourir mais la crainte est quand même-là. Mais le cancer m’a fait me sentir tout près de la mort. Je me suis sentie effroyablement vulnérable, agressée, meurtrie.

C’est dans ce contexte que l’on peut observer, chez des sujets en rémission, un réel état de déstabilisation et de malaise psychique qu’un certain nombre d’auteurs a été amené à définir sous le terme de “syndrome de Lazare“. (connu sous les noms de “syndrome du rescapé” ou “syndrome du survivant”)..

Il n’est pas la spécificité du cancer. On peut tout aussi l’envisager dans d’autres maladies chroniques à caractère létal, ou d’un accident, …

“Rescapés d’une mort certaine, ils n’arrivent plus à se sentir tout à fait en vie” (Dhomont, 1988).

… Ni bien portant, ni malade, il peut souffrir d’un flou identitaire ; flou qui illustre fort bien ses difficulté à retrouver une place dans un monde, dont il était partiellement sorti et qui a évolué sans lui.

Plus précisément, les différents symptômes que l’on peut observer sont :

une peur de la récidive, (oui)

une diminution de l’estime de soi, (un peu)

une préoccupation morbide sur la mort, (un peu)

une labilité psychologique plus grande, (beaucoup)

un sentiment d’abandon, (et oui, par rapport aux personnes qui ont pris de la distance)

des difficultés dans les relations professionnelles, (on verra à la reprise)

un isolement social, (celui-là non car j’ai besoin des autres)

des difficultés à réintégrer le réseau familial ou social (j’appréhende les réunions familiales oui car je suis mal à l’aise quand l’entourage ne parle pas du tout de ma maladie et font comme si de rien n’était mais en parler de trop, je suis mal à l’aise car j’ai peur de faire peur)

et un comportement surprotecteur de l’entourage. (j’ai été protégée)

Ce désordre psychique semble transitoire. Évidemment, sa durée est très variable selon les individus…

Parmi les patients, 20% semblent, ainsi, déprimés au moment de la guérison. … comme une incapacité à avoir pu dépasser le traumatisme du diagnostic.

Me voilà dans les 20% alors. C’est ce que j’écrivais, avant de le savoir, à mon proche. C’est comme si je revivais l’annonce, j’en prenais conscience, sans pouvoir l’accepter.

Pour l’instant, je ne fais pas partie de ceux pour qui “la rémission est l’occasion de dévorer la vie à pleine dents, de faire des projets, de reprendre ses activités en ayant en tête le désir de tourner la page.” Il me faut du temps, c’est trop tôt.

Mon projet, il était déjà en route avant l’annonce. On commençait la construction d’une maison. La maison finit de se construire. Je me remets dans ce projet qui m’aidera, je l’espère une fois réalisé, à tourner cette page.

“Beaucoup vivront mieux qu’avant, s’accrochant à la vie, sublimant leurs cicatrices.”

Depuis quelques jours, j’en avais fini ou presque avec la colère envers les autres qui ne m’avaient pas ou peu soutenue. Mais aujourd’hui, je n’ai plus cette déception, cette rancune. Je recherche maintenant l’amour des autres, c’est tout. Non, je ne recherche pas, j’en profite. Je crois que c’est plutôt le terme. Je profite de celui que l’on me donne et reste ouverte aux autres.

Je crois que je suis sur le bon chemin. Celui que j’avais essayé de prendre depuis toujours mais j’étais trop exigeante et trop déçue parfois. Cette traversée du désert m’a permis de voir pour qui je comptais énormément mais aussi d’être tolérante avec ceux qui n’ont peut-être pas su quoi faire de moi et de ma maladie. Du moins, je vais essayer. Je viens d’entrer sur cette nouvelle route. De cette prise de conscience que je ne suis pas éternelle. Oui, on sait le dire mais en avoir vraiment conscience et en avoir fait l’expérience, c’est différent.

pet-scan final : de retour à la vie

2ème mois après les traitements

mai 2017

Et bien voilà, j’y suis. Jour J pour le Pet scan de contrôle. Prévenue hier bien-sûr ! Je bouche un trou ! C’est le cas de le dire. Un désistement et on m’offre la place, étant donné que l’examen a été demandé au dernier moment. C’est ça ou rien. Et il faut que je reste à jeun de 7h à 15h ! Moi qui ai l’habitude de me caler l’estomac toutes les 2 heures, habitude conservée par mon corps depuis les chimios, ça va être difficile et je sais que le mal de tête va s’installer. Mais on va dire que c’est pour la bonne cause.

Les deux chemins

Pendant l’heure d’injection, je me prépare à entendre les deux possibilités.

Une tumeur est revenue Ou tout va bien.

Je recommence les traitements et s’est reparti pour 6 mois à ne rien faire que subir et à souffrir Ou je peux recommencer à vivre normalement ? Vite pour profiter.

J’ai le thorax comprimé. J’ai un poids qui m’écrase, à l’endroit où les rayons ont été tirés. Essoufflée. Je finis par ne plus penser du tout. C’est le vide dans ma tête sauf cette appréhension.

Après l’examen, on me fait attendre dans la petite salle d’attente quasi individuelle. D’ailleurs, je suis toute seule. Dix minutes passent… Je commence à stresser, je ne tiens plus en place. C’est revenu ou pas ?

Le médecin franchit la porte avec un autre… Ils ferment la porte derrière eux. Il a deviné que j’étais clouée sur ma chaise ? Ils s’installent devant moi. Pourquoi on fait ça dans la salle d’attente ?  Pourquoi ferme-t-il la porte ? C’est revenu ? Rien ne sort de ma bouche. “Dites-la la mauvaise nouvelle au lieu de me faire attendre”. D’habitude, le médecin m’emmène dans son bureau. Je suis déboussolée. Il me parle mais c’est confus. J’ai tellement peur d’entendre certaines choses que je ne me souviens même pas de ce qu’il m’a dit exactement.

Après plusieurs reformulations de sa part, j’entends :

“Vous êtes bien en rémission complète.”

Et là, vous pensez peut-être que j’hurle de bonheur ou que je pleure de joie ? Lui semblait apprécier ce moment d’annonce positive et attendait ma réaction. Et bien non, rien de tout cela. Je m’exprime comme un robot sans âme, comme si ça ne me concernait pas.

C’est bien. Tant mieux. Vous êtes sûr ? C’est le principal s’il n’y a rien.”

Il faut dire que j’étais persuadée qu’une tumeur était revenue. Donc j’ai du mal à y croire. Je m’étais juste préparée au pire.

J’avance maintenant sur la route “Je suis en rémission”. Je ne suis pas encore “guérie”. Pour l’entendre, il faut attendre cinq ans mais je suis sur la route de la guérison. Je vais pouvoir reprendre doucement petit à petit mes forces, une vie “normale”.

C’est quoi une vie normale après avoir vécu six mois de néant, six mois de traitements affligeants, six mois de doute quant à la guérison ou une rechute qui pourrait s’aggraver ?

Il faut que j’avance, même si ça veut dire sans pouvoir oublier. Avancer en profitant mais toujours avec cette crainte, ce souvenir du pire. Une vie presque comme avant mais avec un regard sur la vie bien différent. Un peu amer au début mais je suis certaine qu’il va s’améliorer. Du moins pour l’instant, j’ai envie d’y croire.

Le lendemain de l’annonce de la rémission :

“Tu dois être contente maintenant !”

Ça recommence. Et bien non.

Une fois sortie du centre d’examen hier, je n’ai pas pleuré. Juste l’envie de pleurer mais pas de joie, pas de soulagement. J’étais chamboulée, perdue, remplie d’un trop plein de sentiments. Mais pas celui qui me ferait sauter au plafond. Je n’ai pas envie de faire la fête car je n’ai pas encore digéré ce que j’ai vécu. Mais le soir en récupérant les enfants à l’école, je le dis quand même à mes collègues et aussi que je leur apporterai des petites gourmandises, pensant que ça m’aidera peut-être à réaliser. Elles sont soulagées pour moi, compréhensives de ce que j’ai traversé et qu’il va falloir du temps physiquement déjà pour remonter la pente et moralement aussi.

Je suis allée à l’école stressée, angoissée de leurs réactions possibles. J’ai pu reparler brièvement de tout ce que je ressentais et de voir leur sourire, quant à ma rémission, m’a fait sourire aussi. La rémission s’intègre en moi. Doucement. Elle m’adoucit. Je suis restée avec les collègues jusqu’à l’heure de la classe, à écouter leur quotidien qui n’est plus le mien. J’étais là sans être là mais je suis revenue dans ma réalité d’enseignante un court instant. C’est un peu comme récupérer ma vie petit à petit. Elles m’ont fait du bien sans rien faire de particulier. Elles m’ont écoutée et je les ai senties compréhensives. Je me suis sentie reconnue.

Vivante.

Suite de l’ascenseur émotionnel

Les montagnes russes après les traitements

1er mois après les traitements

avril 2017

Et après ? Une fois les rayons terminés ?

J’attends la prochaine consultation qui me dira si oui ou non je suis en rémission complète ? Mais en attendant, rien, à part l’attente. Je trouve d’autres occupations oui. Je me suis remise au piano oui, c’est une chose très positive, qui me fait du bien. Mais concrètement, de manière utile, pour la suite ? Rien.

Au niveau des émotions, ce sont de réelles montagnes russes. Je peux dire qu’à l’intérieur et même dans mon attitude, je suis comme les deux personnages de cette photo. Une fois, apeurée, une fois, survoltée.

Pendant les creux, qui sont plutôt des chutes aux enfers, tout devient noir.

“A quoi ça sert la vie ? À attendre la prochaine tuile ? C’est quoi l’intérêt ? De souffrir ? De remonter et de redescendre encore plus bas ?”

Voilà dans quoi me plonge les chutes aux enfers, à voir tout en noir, chaque petit tournant est un couteau planté encore plus profond.

Quelques jours après, j’oublie un peu et un matin, c’est la pêche totale.

“Je sens bien que je suis trop euphorique, pleine d’entrain, d’excitations, presque de joie de vivre, surtout si ce jour-là, un beau rayon de soleil vient illuminer la journée”.

Et j’en fais tellement que le lendemain, la fatigue et le retour aux enfers reviennent.

Qu’est-ce que je fais ? Je saute au plafond ? Je fais comme si rien ne s’était passé ? Comme si je n’avais pas de séquelles ? Non, je ne suis pas prête à oublier. Du moins pour l’instant car on me dit que ça va venir, mais pour l’instant je ne suis pas prête à encaisser ce que j’ai traversé.

Les effets secondaires des traitements arrivent

Toujours dans ce même premier mois de rémission, se manifestent les effets secondaires et là, c’est de nouveau la descente aux abîmes, le non-sens à la vie. Je reste fixer sur ces gênes respiratoires, cette toux extrêmement sèche qui me rappelle que j’ai été fortement irradiée sur cette zone. La fatigue me provoque des douleurs. Je suis obligée de m’allonger plusieurs fois par jour pour ne plus avoir cette pesanteur sur le thorax. J’ai l’impression de porter un pack d’eau sur le thorax qui écrase, mais quand je m’allonge c’est le haut du dos en symétrie qui se fait écraser, forcément. Dès que je parle, ma voix se casse. Je ne la reconnais plus. Je suis essoufflée tout le temps.

En quelques semaines, ça diminue un peu mais sans disparaître car ça risque de durer plusieurs mois, ou plus, selon affinité me dit-on.

Je reviens sur mes montagnes russes. Quand je pense avoir atteint un sommet, un réconfort, un creux arrive avec la réapparition des symptômes pré-diagnostiques. Et bien si ! Des prises de sang qui ne montrent rien de particulier (comme pour le diagnostique de toute manière) donc on attend le Pet Scan de contrôle. Et toujours cette attente que l’hématologue me fait subir. Il ne s’inquiète pas lui. Moi je m’inquiète. Mais aucune importance, il a le temps et compte sur les places de rendez-vous d’urgence du centre de Tep. Il reste 3 semaines avant mon rendez-vous avec lui et je dois avoir fait ce Pet Scan avant.

Je prends mon mal en patience qui se transforme en une course vers le “vite, je dois vivre”, je veux profiter d’être assez en forme avant que quelque chose n’arrive.

Mais je suis ensuite “trop” enthousiaste. Trop. Une journée ne me suffit plus pour faire ce que j’ai envie, ce que je “dois” faire. Je passe du “je n’ai goût à rien” à “je n’ai le temps de rien”, de “je ne fais rien” à “je fais trop”.

Je suis en ébullition, ça bout à l’intérieur. Et je me dis, attention, je risque de retomber. Doucement… Respire… Pause-toi… Laisse attendre…

Ce rendez-vous tant attendu pour vérifier le retour ou non de la tumeur viendra. En attendant, va et vis ta vie ! Oui, je me parle à moi toute seule. Ça fait du bien il paraît.

Une autre action qui me fait du bien à ce moment-

Celle de couper mes cheveux régulièrement, de plus en plus courts.

“Pour avoir des cheveux neufs” ai-je dit à ma psy avant-d’hier, sans réfléchir.

C’est tout à fait ça. Comme pour remplacer cette non-chute. Pour retirer tous ces cheveux qui ont ingurgité le traitement de chimiothérapie. Ça me libère physiquement et mentalement. Tout un symbole.

“Profite de faire ce que tu dois faire”

Cette phrase, je me la suis susurrée.

Je m’étais dit, il y a quelques mois en arrière, que jamais je ne pourrai me la dire, tellement tout était noir, inutile. Mais j’ai tellement peur que mon énergie me quitte de nouveau. Mon regain de vie me semble si fragile et risque d’être remis en cause par ces symptômes qui persistent, à chaque prise de sang de surveillance toutes les trois semaines et les intermédiaires pour les compléter.

Il ne me reste plus que trois semaines, trois semaines avant cet examen et ensuite l’attente vers les suivants. Comment avancer alors que périodiquement, on risque de reculer ?

Mais je suis surtout en ébullition dans ma tête, dans mon stress car lui, m’empêche encore de voir la vie totalement rose. La peur me paralyse. J’ai surtout besoin de me défouler, physiquement, mais impossible. Mon activité physique est limitée. Émotionnellement, j’ai toujours envie de crier. Sortir tout ce mal que j’ai ressenti. Oui c’est encore ça. C’est encore là. Je croyais pourtant qu’elle était partie cette colère. A priori non. Elle était seulement enfouie. Elle est là, physiquement, en plein milieu de mon thorax. Cette pression. Et c’est là qu’était la tumeur.

Effets secondaires et projet remise en forme – chapitre 2

La maison est terminée !

5ème mois de rémission

Encore un projet qui me tient occupée et motivée. Hâte de quitter cette maison emprunte des souvenirs du cancer. Ma remise en forme se tourne donc vers l’activité peinture, petit montage d’étagères, carton, nettoyage… Un vrai planning sportif pour moi qui souffre toujours de mon thorax et d’une fatigue chronique. Mon médecin me rassure : il faut être patient après les traitements car les effets secondaires peuvent être longs, notamment et surtout la fatigue. Pour le thorax, on me répète que ça peut prendre deux ans ; il faut que je prenne mon mal en patience. Pour les démangeaisons et les érythèmes noueux résiduels, c’est pareil, il faut attendre que ça s’estompe.

La patience.. parlons-en.

Elle est mise à rude épreuve dès la recherche d’un diagnostic et restera mon plus gros challenge, pendant et après les traitements. Une vertu qu’on apprend malgré tout à développer. Chaque chose finit par passer, par arriver. L’âge me le fait comprendre également. A moins d’une année de mes 40 ans, je vois mes enfants grandir, j’ai vu ma maison se construire et mon cancer passer son chemin.

Donc le matin, aux travaux et l’après-midi, au dodo ! Car en plus, après les repas, je suis fatiguée  et j’ai terriblement froid d’un coup. Aller me coucher au chaud est la seule solution que j’ai trouvée. Mon médecin surveille ma thyroïde mais tout semble bien aller de ce côté-là.

L’été est assez compliqué à vivre tout de même. Oui les traitements sont terminés mais pendant une année après les chimios et les rayons, interdictions de s’exposer au soleil au risque de brûler encore plus la peau et de développer un cancer de la peau ! Donc les sorties sont limitées car il fait terriblement chaud et impossible de rester couverte entièrement ! La circulation de mes jambes n’est toujours pas revenue à la normale non plus à cause des érythèmes noueux de mes tibias. De plus, il faut finir les travaux de la maison pour pouvoir emménager le plus rapidement possible pour éviter de payer un loyer et un prêt maison en même temps ! Donc pas d’argent, pas le temps et pas la santé pour partir en vacances où que ce soit même si on aurait bien voulu aller à un mariage dans le sud. Dommage ça tombe mal mais mon cancer n’était pas prévu non plus. Il est passé, c’est le plus important. On se fait quand même de petites sorties, pas trop longues quand la chaleur n’est pas trop forte, accompagnée de mon chapeau large, d’une chemise large à manches longues, d’une jupe longue et d’un écran total badigeonné partout.

On arrive à emménager avant la rentrée scolaire. Les chats sont heureux de trouver des perchoirs dignes de ce nom ! Les enfants ont leur chambre, leurs affaires, prêts pour une nouvelle année scolaire. Mais pas pour moi. J’envisage de reprendre courant février. Je laisse le temps à la fatigue de passer et à mon thorax de se remettre.

Dernier week-end avant la rentrée.

Mais un accident va venir perturber la suite des choses…

Besoin de compagnie

Juste avant mes séances de radiothérapie, nous avons dû dire au revoir à notre chatte de 17 ans, blessée et déshydratée.

Elle a connu notre premier appartement de jeune couple en région parisienne, la fin de mes études de psychologie, notre retour dans notre région natale et elle a vu arriver nos trois enfants. C’est elle qui m’a fait comprendre que j’étais enceinte des deux derniers en étant continuellement sur moi dès que je m’asseyais ! Pour notre fils cadet, j’ai compris après coup à la prise de sang mais pour notre fille, la voyant contre moi tout le temps de la même manière, je n’ai même pas attendu d’avoir du retard pour aller faire la prise de sang. Elle a connu en tout nos cinq logements ! Un vrai “chat-chien” comme disait le vétérinaire car elle s’est toujours faite aux déménagements. Elle a même vécu avec deux chiens, l’un après l’autre, qui nous ont quittés avant elle. Tout ça pour vous faire comprendre, qu’elle a toujours fait partie de ma vie d’adulte depuis le départ du cocon parental.

A son décès, elle m’a manqué énormément mais j’avais tellement pleuré jusque-là avec mon cancer, qu’aucune émotion n’a pu sortir, comme vide de chagrin. Mais je prends malheureusement conscience que je me retrouve vraiment seule à la maison la semaine. Il n’y a que moi. Je crois la voir à ses places habituelles ou traverser les pièces de la maison. Je crois l’entendre ronronner. 

Deux mois passent après les rayons. Je ne tiens plus sans petit compagnon à poils et me mets à la recherche d’un chaton. C’est ma kiné qui va me permettre de concrétiser ma recherche. Elle a trouvé deux chatons abandonnés devant sa porte, nés dans la rue d’une chatte errante. Ils sont maintenant seuls. Un mâle et une femelle, toujours collés l’un à l’autre. Je reçois la photo et je craque, forcément. Je prévois d’aller les voir le lendemain pour me décider mais sur le chemin, bizarrement, je m’arrête pour acheter une cage, suffisamment grande pour les deux. Mon mari m’accompagne pour les voir. 

Comment ne pas craquer pour une double compagnie de chatons adorables et collés l’un à l’autre ? 

On craque tous les deux, moi peut-être un peu plus pour les deux à la fois. Mon mari n’ose pas me les refuser. Je les ai donc ramenés à la maison, faisant le bonheur de toute la famille. J’ai trouvé de la compagnie et de l’occupation. Je redonne un nouveau sens à ma vie, un nouveau projet. Je tourne mon esprit vers eux et moins vers moi. Je leur crée même une page Facebook à l’attention de ma kiné pour qu’elle les voit grandir et pour leur rendre hommage, à nos deux petits rescapés, mes sauveurs. Ils seront Nala et Naboo.

Voici un petit extrait de vie de nos deux nouveaux compagnons de vie. Vous pouvez aller les retrouver sur leur page

Mes journées sont maintenant bien occupées avant que les enfants ne rentrent. Ensuite c’est leur tour de prendre la relève. Il y a comme un nouveau souffle de vie dans la maison. Un souffle de légèreté, d’innocence retrouvée.

Un an et demi plus tard, février 2019, Naboo a malheureusement disparu. L’attente reprend. C’est difficile pour tout le monde. Nous espérons encore le revoir mais l’espoir s’amenuise. Nala s’est faite progressivement à l’absence de son frère. 

Ce sont les aléas de la vie, les naissances, les décès, les joies, les peines. Résilience… J’essaie.

Projet remise en forme – chapitre 1

“Inscrivez-vous au yoga”

3ème mois de rémission

Les traitements sont terminés. Plus d’ambulanciers pour discuter, plus de médecins qui me surveillent et mon entourage (le moins proche) pense que tout va bien parce que j’ai fini les traitements. Plus rien à l’extérieur ne rythme mes journées, à l’exception des séances de kiné. Heureusement que j’en ai, pour mon corps et mon esprit d’ailleurs. Plus aucune certitude que j’aille bien, la peur que ça revienne. je me sens abonnée et coupable de ne pas me sentir bien.

C’est aussi à ce moment là, l’après traitements, que je commence à mesurer l’impact de tout ce que je viens de traverser. J’y reviendrai un peu plus tard. 

Je ne suis pas très motivée par le yoga car j’ai peur de m’ennuyer mais j’y vais quand même car j’ai besoin de voir du monde et de reprendre mon corps en main malgré la fatigue résiduelle.

Mais deux choses m’embêtent avant même d’avoir commencé.

Je sais bien que mes genoux vont m’empêcher de faire certaines positions mais on me rassure en me disant que le yoga est adapté aux malades et que chacun fait comme il peut. 

La seconde, c’est que les cours adaptés sont à 40 minutes de voiture alors question décontraction avant et après, ça va être compliqué. J’ai toujours le PAC bien entendu (côté gauche) donc je suis obligée de descendre la ceinture de sécurité sur mon bras. C’est plutôt gênant et question sécurité, ce n’est pas terrible.

L’accueil est très agréable. On commence à se raconter nos histoires dans le vestiaire. Arrivée dans la salle, je suis un peu mal à l’aise. Pourquoi ? Toujours la même chose… J’ai mes cheveux et pas les autres. Je suis en rémission, pas les autres. J’essaie de me décontracter quand même. Les autres filles sont sympas. Chacune a ses difficultés physiques mais celles qui en ont, sont celles qui sont beaucoup plus âgées que moi.

En effet, je ne peux pas faire grand chose. Mes genoux, oui comme je l’imaginais. Impossible de faire la chaise et de me mettre accroupie ou à genoux. Je prends une chaise comme on me le propose gentiment. Je suis la seule à en prendre une alors que je suis encore la plus jeune. Il faut dire qu’en chimio, vu que j’étais isolée dans ma chambre individuelle, je n’ai rencontré aucun malade, ni même pendant le restant des traitements. Heureusement que pour les autres activités avec La ligue, comme les ateliers esthétiques, j’y ai trouvé une amie de mon âge. On sort un peu toutes les deux, boire un thé. Nous sommes même allées au théâtre une fois, voir un woman-show sur le thème du cancer du sein. Extra au passage, sur les réalités des traitements et du regard des autres. Mais les malades qu’on rencontre sont toujours beaucoup plus âgées que nous.

Bref, je me sens seule et à part. 

Mais ce n’est pas la seule partie de mon corps à me poser problème.

Pour la position couchée sur le dos, je demande un coussin pour ma nuque raide et une couverture pour que le sol me paraisse moins dur. Une fois installée comme si j’avais le double de mon âge, 76 ans donc, pfff, on commence les mouvements. J’ai mal au dos, je respire mal et ça va en s’aggravant. Mon thorax fragilisé par les rayons et les opérations, me comprime puis m’écrase et arrive subitement la crise de spasmophilie, apparemment, selon ma kiné le lendemain. Je suis en hyper ventilation. Je me relève d’un coup, je ne sais comment, en cherchant mon souffle. On entend que moi. Je pars en direction des vestiaires mais la prof me rattrape. Je panique complètement. Elle m’aide à calmer ma respiration pendant quelques instants, me fait boire un peu d’eau et me fait revenir sur le cours mais moi je serais bien repartie en prenant mes jambes à mon cou tellement j’étais gênée et stressée.

Je termine la séance, assise sur une chaise, complètement assommée, le moral à zéro sans compter ma fierté qui en a pris un coup. 

Une séance d’essai ratée ! Je renonce.

Je me vois mal faire les aller-retours pour une activité trop limitée pour moi et qui du coup n’arrange rien à mon moral. J’attendrai d’avoir l’autorisation de retourner en piscine, dès que mes globules blancs auront franchi un minimum favorable, pour refaire une activité physique douce en balnéothérapie comme je le faisais avant le cancer, car c’est la seule activité physique qui me convient pour le moment apparemment. A suivre…

 

La mémoire me fait défaut – à 2 ans de rémission

Petit saut dans le présent de la rédaction…

Ce soir, j’avais pris rendez-vous chez mon médecin traitant pour ce que je crois être des conséquences des chimios ou au mieux un surmenage cognitif. Ecrire me demande beaucoup d’attention, je relis et relis mais je suis certaine que je laisse passer des coquilles mais je tiens bon, c’est mon projet et j’y tiens.  J’avais envie de vous confier celui-ci…

Il faut d’abord que je vous explique le contexte de ma reprise de travail.

J’ai repris en mi-temps thérapeutique pour la rentrée de septembre 2018. J’ai choisi de travailler les lundis et mardis pour pouvoir bien me reposer après.

Je ne suis pas du genre à déléguer et j’aime bien tout maîtriser et pouvoir suivre mes élèves entièrement. Donc il a été difficile pour moi d’accepter de laisser ma classe la moitié du temps. Heureusement, c’est ma remplaçante qui gérait ma classe pendant mes traitements depuis 1 an et demi qui continuait avec moi. Je savais qu’elle gérait bien une classe et on s’entendait bien, même si on ne se voyait pas beaucoup.

Mais cette reprise a été compliquée au niveau de la fatigue et de la concentration. Forcément, je fais des confusions de mots, je cherche mes mots. Mes élèves rigolent gentiment, ils sont adorables. Rien de grave. Tout le reste, je le gère. 

Il faut dire au passage que pour ma reprise, j’ai dû préparer aussi mon “rendez-vous de carrière”, ex-inspection. Beaucoup de travail pendant l’été puis pendant les 2 mois jusqu’au rendez-vous. D’un côté, ça m’a bien boostée et motivée pour créer de nouvelles choses. Pour ce nouveau départ, j’ai éprouvé le besoin de changer ma pédagogie, d’avantage axée sur le jeu et sur les besoins de mes élèves. J’aime me lancer des défis et surcharger ma dose de travail me donnait un objectif. Je ne voulais surtout pas que l’inspectrice me dise que oui, c’est difficile de reprendre et que ça se voyait. J’attendais des compliments et qu’on voit que je me suis battue. La reconnaissance, là, j’en avais besoin pour me dire que je pouvais continuer à travailler, et que ça en valait la peine. 

Ce rendez-vous de carrière ne me faisait pas peur en tant que tel. Rien de me fait plus peur. Se faire juger est-il pire que de lutter contre un cancer ? Certainement pas. Donc même pas peur. Il me paraissait par contre déplacé en terme d’inspection car les services administratifs n’avaient même pas vu que j’avais été en arrêt maladie pendant 2 années scolaires. La charge de travail me faisait peur mais elle me permettait aussi de me tester et de montrer que oui, j’avais eu un cancer, mais que j’avais réussi à rebondir et améliorer ma pédagogie. C’était mon challenge.

Le rendez-vous s’est très bien passé, et même plus que ce que j’avais rêvé ! Je n’ai eu que des compliments sur l’ambiance de la classe, le calme, la sérénité, les adaptations pédagogiques en fonction des besoins particuliers des élèves, la mise en ateliers, l’utilisation de jeux pédagogiques créés par mes collègues et moi, le thème de classe qui leur permet de coopérer et découvrir le monde… J’étais très flattée et je me suis sentie reconnue en tant qu’enseignante à part entière. Elle m’a certifiée que ça ne se voyait pas du tout que je revenais d’un cancer et qu’elle voudrait voir plus d’enseignants impliqués de cette manière. Que demander de plus ? Merci pour cette reconnaissance ! Elle m’a confortée dans ma place d’enseignante.

J’ai toujours su que j’étais faite pour ça et j’ai souvent pensé en classe que j’aimais mon métier et que j’avais de la chance. Suite à ce rendez-vous, suit un second mais avec ma directrice qui est allée exactement dans le même sens. J’avais l’impression de vivre un rêve. Tout se passait bien même trop bien. C’est incroyable de passer à des moments exceptionnels après avoir échappée à un trou noir.

J’étais sur un nuage, fière et sûre de moi. Sentiment assez rare et très lointain.

Mais une fois la pression redescendue, c’est comme si j’arrivais au bout, à la fin de quelque chose. Comme si rentrée chez moi, je retombais dans l’oubli, le néant, l’incapacité, la solitude, la peur du vide. J’ai tout donné pour reprendre mais ça n’a plus de sens. C’était pour me battre, y arriver.

J’ai tout donné. Je n’ai plus la force

L’effet de la fatigue ?

On me dit que ça ne se voit pas que je sors de convalescence, que je fais mieux que d’autres en bonne santé. Que de la maladie est sorti quelque chose de bon, que je suis plus calme, plus posée, plus dans la méta cognition, dans le recul.

Inspection réussie, objectif atteint avant que le cancer ne revienne et gagne ? Voilà à quoi je pense à ce moment-là. Je n’ai pas réussi à rester dans le positif. 

Je me dis que j’ai réussi mon rendez-vous de carrière au moins avant de mourir d’une récidive. C’est atroce et je m’en veux de penser ça. Pas du tout positif ! Mais je suis fatiguée. Il faut que je me repose… 

Pourquoi du positif sortirait d’un cancer !? Non. J’ai eu la force de rebondir, de m’occuper de moi. Ce n’est pas grâce au cancer. Je ne veux pas l’accepter car il m’a trop fait de mal. Mais d’un côté c’est vrai. 

Juste avant ce rendez-vous, j’avais prévu avec ma remplaçante de changer mes jours de travail. Début décembre, je commencerai à travailler les lundis et jeudis car arrivée le mardi midi, je n’en pouvais plus. J’étais tellement fatiguée physiquement et intellectuellement que j’en pleurais toute seule dans ma classe. Je tenais le coup avec mes élèves mais j’étais épuisée. Mes collègues me demandent souvent pourquoi je ne mangeais pas avec elle le midi. En voilà la raison. J’avais besoin de me retrouver seule, au calme, de pouvoir lâcher prise aussi pour pouvoir pleurer. 

Le changement de rythme a été bénéfique au niveau de la fatigue mais sur le plan repérage dans le temps, ça a été une catastrophe !

Je me crois tout le temps un lundi. Avec le temps, je m’habitue mais je dois tout le temps réfléchir, me visualiser dans la semaine, je dois me concentrer davantage, faire des efforts d’attention. Je gère correctement mon travail et il me motive mais je fatigue et je dors mal. En plus, il faut y rajouter bien-sûr la gestion de la maison et de toute ma petite famille, un chat qui a disparu depuis 1 mois et demi, un décès, un accident grave d’une amie très proche qui en garde des séquelles, des cancers dans la famille et une proche… bref, le cours de la vie continue mais à chaque incident grave autour de moi, je ressens une empathie très intense et la douleur qu’ils vont ou doivent traverser. Je replonge dans mes abîmes mais au bout de quelques jours, je reprends des forces et m’active pour les soutenir. Ça me fait du bien de faire du bien au autres.

J’ai découvert des groupes de discussions en ligne qui m’auraient bien aidée pendant mes traitements mais je suis heureuse de voir que je ne suis plus toute seule et que la vie continue pour une bonne partie des malades du cancer. Maintenant je sais que je peux apporter un peu de mon vécu et de mon aide.

Depuis quelques semaines, des phénomènes venus de mon cerveau nous alertent mon mari et moi.

Plus que de simples recherches de mots, j’oublie des choses plus importantes alors que c’est moi qui gère tout l’administratif, les rendez-vous de chacun, les comptes… Même en prenant des notes, je suis capable d’oublier d’aller les relire. J’ai du mal à me projeter et à m’organiser trop d’avance. La peur de l’avenir ? Oui c’était ça il y a quelques temps mais là c’est la difficulté à tout gérer mentalement. Plus les jours avancent, plus je suis dans le brouillard, j’oublie de m’occuper de certaines choses. 

Je vous donne les exemples marquants :

  • Un matin où on se préparait pour l’école, j’arrive dans la cuisine. Mon mari est là avec les enfants mais ça m’étonne beaucoup, il devrait être parti. Je lui demande pourquoi il est encore là puisqu’il m’avait dit au revoir alors que j’étais dans la salle de bain il y avait au moins 10 minutes. “Mais non, je ne suis pas venu te dire au revoir !” me dit-il. Nous nous sommes regardés, interrogatifs, sans rien dire devant les enfants mais l’angoisse est montée. On en a reparlé après pour y mettre des mots. J’étais persuadée d’avoir vécu ce moment habituel ce matin-là et j’en suis restée dubitative, inquiète. 
  • Des vertiges quasi tous les matins depuis une semaine. 
  • Des maux de tête qui reviennent à chaque petite contrariété. Comme si mon cerveau était compressé. 
  • Hier après-midi, en famille, nous jouions à un jeu de cartes où la mémoire est en jeu (Times’up, vous connaissez ?). C’est la version family, c’est plutôt facile. On s’amuse beaucoup, on rit. A la troisième partie, je sens un peu de fatigue et je me dis que c’est peut-être la partie de trop. Je commence à mélanger les mots des différentes parties mais je ne suis pas la seule. Deux cartes se trouvent devant moi. “Attendez, il me reste 2 cartes du jeu d’avant !”dis-je d’un coup. “Mais non, on vient de les jouer ! me disent-ils. Et là, je suis complètement perdue, impossible de me rappeler que je venais de les jouer. Je ne dis rien. Je les relis dans tous les sens. Ils insistent et me rafraîchissent la mémoire mais sans s’apercevoir du malaise que je traverse ou ils ne font rien paraître en tous cas.

Donc me voilà chez mon médecin ce soir. Pour l’instant, côté thorax et abdomen, j’étais rassurée étant donnés le nombre de scanner et Tep scan subis. Mais je sais aussi que le lymphome peut migrer au cerveau et que les chimios peuvent avoir des répercutions sur le cerveau et ses capacités. Donc je m’interroge mais sans forcément trop m’inquiéter. De toute manière, s’il revient, il verra de quel bois je me chauffe. Je suis prête, avec les gants de boxe.

Mon médecin écoute tout et me prend au sérieux.

Au programme : prise de sang, IRM crânien et rendez-vous avec un neurologue mais elle me rassure quand même. C’est certainement dû au surmenage accumulé depuis septembre. Voilà où j’en suis aujourd’hui.

A suivre…

Un peu plus tard…

En lisant Muriel qui vient de commenter mon article, je me suis souvenue que ces troubles ne datent pas d’hier ni de quelques semaines. Depuis les chimios, je me retrouvais souvent perdue en voiture, ne sachant plus où je devais me rendre. Obligée de faire deux fois le tour du rond point ou de continuer à rouler jusqu’à ce que ça me revienne. Ça ne durait qu’une dizaine de secondes mais sur le moment, c’était énorme et très inquiétant. Aujourd’hui encore ça recommence de temps en temps. 

On a tous eu des moments où on part chercher quelque chose dans la maison et une fois arrivés dans la bonne pièce, c’est le trou de mémoire. Mais là, c’est presque tous les jours et plusieurs fois par jour…